Le soleil s’est levé dans une humeur époustouflante ce matin. Depuis quelques jours le printemps reprend ses droits sur la rivière d’eau courante. Sans restriction, la saison écorchée ne demande qu’à s’éclater pour de bon maintenant. Déjà la chlorophylle est en train de mijoter des verts tendres qui se réveilleront irrésistiblement sous peu. On le sent. L’air est empreint d’un visible bonheur qui pénètre par ma fenêtre qui avait hâte de s’ouvrir sur le monde.

Mon café a un gout d’été déjà. Je reste là, assise à la fenêtre à observer deux écureuils qui défient les règles d’Arruda. La liberté est devenue une denrée rare. Précieuse et fragile. Mais eux, ils s’en prévalent joyeusement.
Le grand boulevard qui longe le courant bleu ressemble davantage à un set up de film au casting réduit, faute de budget. Les acteurs dispersés sur le plateau respectent le rôle de second plan qui leur est assigné. La distanciation limite l’aisance dans la gestuelle des acteurs. Les dialogues quant à eux, se font discrets. Ce printemps 2020 est en train d’écrire leur histoire. La nôtre. L’histoire que nos enfants raconteront à leurs petits-enfants et ceux qui viendront après. Notre épopée sanitaire s’inscrira dans un ancien temps incroyable. Improbable.

La fenêtre entrebâillée, me renvoie un religieux silence en ce samedi dominical. A la queue leu leu, les prétendus touristes arrivent du quartier voisin ou de la rue voisine. Ils défilent en rangs d’oignon fraîchement semés à distance. Les attroupements sur le trottoir sont rares et les éclats de rires malaisés. On ne s’éternise plus comme avant, pour parler de la pluie et du beau temps.

Les bancs publics désertés regardent la rivière. Sinon, ils sont occupés par deux timides, assis un à chaque bout. Distance oblige a remplacé jeunesse oblige. Les amoureux ne vivant pas sous le même toit ne s’offrent plus le bras-dessus bras-dessous, maintenant passible de contravention. Mains dans les poches, même les amants illégaux prennent soin de respirer en direction du sol ou devant eux. On se méfie de la loi de l’attraction. On évite le speed dating qui ne pourra se consommer qu’à une date ultérieure de toute façon. Même le romantisme est en train de se réinventer et de nous réapprendre à danser.

Puis dans l’arrière scène de nos récréations permises, il y a des histoires humaines qui s’écrivent. Au cœur de ce scénario singulier, qui nous a pris par surprise, notre véritable nature se révèle. Nous sommes mis à nu, confinés mais plus visibles que jamais à la face du monde qui nous entoure. Nous ne pouvons plus nous cacher. Nous sommes solidaires ou nous ne le sommes pas. Nous sommes attentifs aux besoins des autres ou nous nous en fichons. Nous respectons la santé des personnes à risque ou nous en faisons fi. Il n’y a pas de demi-mesure. Qu’on le veuille ou non, dans cette grande télé-réalité, nous incarnons l’altruisme, la générosité, l’ouverture du cœur, le respect, la couleur de nos valeurs, notre vérité ou ses contraires. A nous de jouer.

Alors que la quarantaine devient une cinquantaine et que la privation est intense, il ne nous reste plus qu’à nous tourner vers l’essentiel. Nous avons toute la liberté de profiter de ce printemps 2020 pour réinventer notre histoire comme nous voudrions qu’elle soit. Symboliquement ou en vrai, nous sommes devant une page blanche. Nous avons notre mot à dire si nous désirons prendre notre véritable place dans cette nouvelle série qui en est tout juste à son début.

Quand je me suis levée et que j’ai quitté la fenêtre, mon café était froid. Je suis retournée à la page blanche parce que la richesse de ce que nous vivons mérite d’être écrite.

Diane Noel – Avril 2020