Un jour j’ai ressenti un grand questionnement face au mystère de l’après-vie et de la fin de vie. Moi qui avais peur de la mort lorsque j’étais enfant, je ne comprenais pas cet écho mystérieux qui voulait me dire quelque chose. Puis un jour, l’image m’est apparue en rêve. Une porte s’ouvrait sur un univers infiniment paisible, baigné d’une lumière laiteuse. Il n’y avait pas de porte en réalité. Il n’y avait que l’embrasure ouverte comme des bras qui accueillent un enfant prodigue. Ce passage ne démontrait pas de séparation entre la vie et l’après-vie. L’image montrait que nous passons sur l’autre rive comme on traverse un pont lorsque le moment est venu. C’était clair qu’il n’y avait qu’un voile entre notre monde et celui vers lequel nous gravitons à notre propre rythme.

Puis au seuil de ce portail céleste il y avait des gardiens. Des humains comme vous et moi. Des êtres ordinaires qui avaient été choisis, appelés, guidés, invités ou reconnus grâce à la limpidité de leur cœur. Puis je me suis réveillée. Et je me suis souvenue de l’accompagnement de mon père des années plus tôt. Mais je me suis souvenue surtout du cheminement qui a marqué sa vie et la nôtre, avant qu’il rejoigne la lumière. J’ai pensé à tous ceux qui nous quittent actuellement alors que nous avons à peine le temps de les rejoindre. Et j’ai pensé à ceux et celles qui veillent sur leur proches avec beaucoup de conscience et d’amour.

Nous ne décidons pas de notre dernière heure*, nous ne décidons pas qui fermera les yeux d’un proche à sa dernière heure. Mais je crois que le destin orchestre tout afin que nous soyons là au bon endroit au bon moment, afin que tout s’accomplisse dans la perfection. Parce que nous avons tout deux quelque chose de beau à donner et à vivre avant de quitter cette vie.

Une force de vie plus grande que nous-mêmes organise les départs.

Il est difficile de mourir. Il est difficile de quitter ce monde qui nous a vus naître. Difficile de quitter cette terre où nous avons aimé, vécu des deuils, des joies; difficile de quitter ce lieu où nos avons vu nos enfants devenir des hommes. Je me souviens que devant cette souffrance du partir, je me disais que c’est peut-être notre ange gardien qui appelle à nos cotés des passeurs d’âme. Des êtres qui ont la sensibilité nécessaire pour entendre un appel et y répondre – des êtres qui savent écouter le silence et se rendre disponible le moment venu. Et tout près de moi, j’ai vu que de tels gardiens existent pour vrai.

Parce que lors du passage vers l’autre rive, ces deux êtres se retrouvent dans un silence empreint de pardon, de tendresse et de je t’aime. Dans une ultime rencontre qui libère l’un et fait revivre l’autre.

En observant la situation de milliers d’aînés malades et esseulés depuis plus de deux mois dans nos résidences, je suis profondément triste. Touchée, parce que l’accompagnement en fin de vie ne se résume pas à quelques heures de présence alors que le brouillard a presque envahi la conscience. La personne qui accompagne le sait, parce qu’elle se sent appelée bien longtemps avant le départ de son proche. Elle lui fait voir des paysages une dernière fois, elle ravive des souvenirs heureux. Elle partage avec lui une glace, elle marche tranquillement bras dessus bras dessus. Elle est présente bien avant le grand départ.

Nul ne connaît l’heure du passage vers l’autre rive mais les passeurs d’âme veillent.

Ma mère a 89 ans. Elle vit dans une résidence où il n’y a pas de Covid. Depuis plus de deux mois, aucune visite de ses proches. Les étrangers qui l’entourent sont égarés dans leur monde comme elle dans le sien. Sa mémoire comme une passoire laisse passer un à un les derniers souvenirs qui lui restent. Mais son cœur lui, se souvient de tout. Son cœur se souvient de l’amour parce que l’amour ne meurt jamais. Comme elle, des milliers de personnes attendent un moment de tendresse, une caresse, un sourire, un contact qui les raccrochera à leur histoire. Mais il n’y a que nous, proches aidants et passeurs d’âme, pour raccorder à la vie, les fils fragiles de leur mémoire.

Dans ce contexte de guerre au virus, nous avons oublié que l’accompagnement dit « de fin de vie » ça commence maintenant, pendant qu’il est encore temps. La traversée ça commence avant que les souvenirs ne meurent. Comme des bateaux passeurs, nous le savons et nous le ressentons très fort lorsque nous avons pour mission d’embellir des instants de vie qui ne repasseront jamais.

Saurons nous déconfiner assez vite pour accompagner dignement? Car l’autre rive est souvent beaucoup plus proche qu’on le pense.

*cette mention exclue l’aide médicale a mourir.